Les âmes tissées : "Les Adieux à Orphée"

Les Adieux à Orphée
Hélène remontait le boulevard Mirabeau, son book sous le bras. Elle s’était décidée à faire une nouvelle tentative. La veille, elle était venue repérer les boutiques de Saint-Rémy-de-Provence. Claude, son mari, était en déplacement. Il n’y avait que dans ces moments de solitude qu’il lui poussait des ailes et qu’elle se sentait capable, capable de montrer ce qu’elle aimait faire, ce qu’elle savait faire : peindre. Hélène n’avait pas suivi la voie royale de l’école des Beaux-Arts. Pourtant, le dessin et la peinture avaient toujours été pour elle un langage dont elle n’avait jamais pu se passer. Elle était autodidacte. Son style avait été associé à l’Art Brut ou Art singulier, celui des fous. Les fous qui utilisent des signes de communication qui échappent aux codes et aux dogmes. Aliénée, refusant d’entrer dans le cadre : oui, elle endossait ce titre de séjour provisoire qui voulait faire d’elle une apatride de Délos.
La plupart du temps, sa passion était reléguée au second plan comme si sa vie de couple n’était pas compatible avec sa vie d’artiste. D’ailleurs, avait-elle une vie d’artiste telle qu’on l’imagine ? Une vie de bohême ? Non plus. Elle se sentait à l’étroit dans cette dualité.
Mais aujourd’hui, c’était son âme d’artiste qui donnait le la, lentement, prudemment, comme un animal que l’on apprivoise, resté d’abord à la lisière du jardin, qui un jour ose y pénétrer, puis s’approche de la porte de la maison, la pousse et trouve une place d’où il vous observe avant enfin de  faire partie de votre vie. Le silence révélait alors sa présence presque invisible dans un monde si réel ; un monde inculqué, un monde imposé dans lequel il n’y avait pas de place pour un monde rêvé.
Hélène et Claude s’étaient installés à Salon-de-Provence, un an plus tôt, en septembre, dans un mazet restauré dont la cuisine donnait sur un champ d’oliviers. Elle n’aurait jamais pensé revenir un jour dans cette région où elle était née, il y avait trente quatre ans. Son destin l’avait menée sur des routes qui lui avaient fait franchir les continents : Côte d’Ivoire, Guyane, Japon et, Pays basque, la terre de ses ancêtres maternelles. Et désormais, elle était revenue, en Provence.
Dés les premiers jours, une étrange sensation l’avait envahie, comme un deuxième cœur qui se serait mis à battre dans sa poitrine. Alors, elle était retournée sur son lieu de naissance, le village du Paradou, aux pieds des Baux-de-Provence. La fenêtre grande ouverte, la voici qui parcourait en voiture ces petites routes en lacets, traversant Eyguières, Aureille, Mouriès, Maussane, avant d’amorcer l’ascension des Baux. Sa chienne Eta, un berger belge Tervueren,  était assise à ses pieds, côté passager. Unies dans leur complicité, elles humaient l’air sec, ce bouquet d’aromates, senteurs de thym, de lavande et de buis. Ici, même la roche, chauffée par le soleil, exhalait ces fragrances. Hélène succombait toujours à ce charme ensorcelant. A chaque fois, qu’elle ralentissait au niveau du Mas d’Arcoule qui avait recueilli ses premiers cris de nouveau-né, une voix intérieure résonnait à ses tempes.
Au quotidien, quand elle cuisinait, ses gestes retrouvaient une aisance qu’elle pensait avoir perdu. Elle coupait courgettes, aubergines et tomates, éminçait les oignons, écrasait l’ail, versait quelques gouttes d’huile d’olive et faisait tomber en pluie tous ces ingrédients dans un tian. Aromates et épices mêlées, ces épices de feu rapportées sur le navire de son Odyssée, donnaient la touche finale. Légèreté magique. Puis, quitter le tablier de cuisine, essuyer ses mains tâchées du jus des légumes ou du sang de la viande d’agneau, passer à l’atelier pour un autre tablier, celui sur lequel elle essuyait ses doigts couverts de peinture à l’huile et de térébenthine. Peu à peu, ces deux vies se confondaient. Réalité et poésie se donnaient la main. Elle peignait plus, toujours plus, jour après jour, sous le regard d’Eta et de ses yeux de louve. Ses toiles menaient leur campagne d’invasion murale. Claude ne s’en plaignait pas. Il patientait même s’il n’était pas facile de croire en un être qui n’arrive pas à accepter le reflet de son talent. Il l’aimait et ne se posait pas plus de questions. De toutes les façons, il était si peu à la maison. Jeune cadre dynamique prometteur à seulement 26 ans, son ambition l’éloignait chaque jour un peu plus de cette geôle aux murs de doutes dont elle était l’otage consentante. C’était mieux ainsi pour lui, convaincu qu’il était, qu’elle s’occupait en faisant ses tableaux. S’envolerait-elle un jour dans les serres d’un rapace au plumage du succès ? Il préférait ne pas y penser. Quand il la saisissait dans ses bras ou entamait les préliminaires d’un corps à corps nuptial, il ne savait jamais à qui il avait affaire. Etait-elle libre, ou soumise ? Feignait-elle un plaisir étouffé par des générations de femmes ? Animal sauvage guidé par son instinct de survie, aux gestes ancestraux, féline ou louve ? Orgasme ou hurlement ? Un cri échappé du fond d’une carcasse s’émancipant de siècles de servitude ? Lui, était prisonnier d’un monde matérialiste et pragmatique, dont la seule fenêtre de liberté était cette femme dévouée à l’imaginaire.
Et c’est ainsi qu’Hélène, ce vendredi, avait trouvé le courage de se soumettre aux risques du métier d’artiste : s’exposer aux refus. Par malchance, la galerie sur laquelle elle avait posé son dévolu était exceptionnellement fermée. Qu’importe ! Elle reviendrait le lendemain. Surtout ne pas renoncer, plus, jamais plus.
Ainsi donc, ce samedi 30 juin 1990, elle  avait repris la nationale, direction Saint-Rémy-de-Provence. Les couleurs du paysage défiaient le plus parfait des nuanciers. A chaque passage et en l’espace de quelques jours, il semblait à Hélène que la Nature voulait l’impliquer dans sa métamorphose de chenille dans sa chrysalide. La vue de la roche exerçait sur elle une fascination indescriptible. Il lui semblait qu’une voix l’appelait à pénétrer ces reliefs et à en fouler le sol sec. Cela la ravissait et lui faisait peur à la fois. Elle hésitait, comme au bord d’un précipice, à l’image de ces jeunes grues cendrées qu’elle avait découvertes lors d’un documentaire animalier réalisé par une talentueuse ornithologue. On y voyait ces majestueux oiseaux se préparant à leur première migration. Ce jour-là, elle s’était dit qu’elle aurait aimé être à leur place.
Parvenue à Saint Rémy, elle gara sa voiture sur une petite place ombragée, prés de la fontaine Nostradamus. Ses pas la menèrent sans hésitation jusqu’à la galerie. Sur le pas de porte, un jeune homme, sans doute le propriétaire, lui adressa d’abord un regard méfiant. Elle n’arrivait pas à s’habituer à cette réserve qu’affichaient ces commerçants d’Art. Il lui fallait maîtriser le reflet qu’elle  pouvait renvoyer, celui du doute. Elle se présenta, expliqua sa démarche, ouvrit son book afin qu’il découvrit son travail. Jusque là, il ne l’avait pas interrompue ; au moins un point positif. Tandis qu’il étudiait ses œuvres, elle lui précisa qu’elle aimerait en laisser une ou deux en dépôt-vente avec bien entendu un pourcentage sur les ventes à la clé pour lui. Le b.a.-ba de la dimension marchande de l’Art. Et là, enfin, le miracle se produisit. Ses tableaux lui plurent tout de suite et il accepta. Elle aurait voulu l’embrasser. Ils convinrent qu’elle lui apportât ses toiles dés le lendemain. Ce qu’elle fit. Ils s’étaient mis d’accord sur leur prix. L’engagement resta oral.
Assise au volant de sa voiture, Hélène ne pouvait retenir ses larmes. Le nœud dans sa gorge manqua de lui couper la respiration, comme un noyau de cerise raclant les parois de son larynx. Elle s’était séparée de ses toiles. Elles les avaient abandonnées. Etait-ce donc cela le destin de toute œuvre ? Nous quitter, tel l’enfant auquel on a donné la vie, qui quitte le giron maternel. C’était dans l’ordre des choses. Qui portera un regard sur ses toiles ? Et quel regard ? Quel jugement ? Qui les aimera ou les détestera ? Ou pire, y sera indifférent ? Là était le paradoxe de l’artiste qui à la fois s’expose et se cache.
Au moment de quitter la boutique, elle s’était retournée vers son propriétaire. Il avait perçu le doute dans ses yeux, ce doute dévastateur qui bouffe de l’intérieur tout artiste en quête de reconnaissance, mélange d’orgueil et d’humilité, un cocktail explosif, entretenant la cirrhose de leur âme, empêchant la digestion de leurs œuvres.
-       Vous savez, c’est comme si je laissais un morceau de mon âme chez vous. Vous me comprenez ? Vous m’appellerez ?
-       Hélène, faites-moi confiance. Et, surtout, faites-vous confiance. Je vous téléphone bien sûr. Dés que j’ai une touche !
-       Merci. A très bientôt alors, conclut-elle en lui adressant un sourire complice.
 Elle roulait maintenant, remontant le cours Mirabeau. Elle s’engagea sur la départementale qui devait la ramener à Salon-de-Provence. Elle n’était pas pressée. Personne ne l’attendait chez elle, hormis sa chienne. Cette fois-ci, elle avait préféré laisser Eta dans le jardin. Au niveau de l’embranchement entre la route des Baux et celle de Maussane, elle marqua un temps d’arrêt, puis finalement, mit son clignotant en direction des Baux. Le soleil commençait à se coucher. Un premier virage, un second. Les ruines du château des Baux se détachaient là-haut sur le ciel rougeoyant. Parvenue au sommet, elle dépassa le village perché pour emprunter une route qui partait dans la direction opposée vers Saint-Etienne-du-Grès. Elle découvrit un chemin qu’elle n’avait jamais remarqué auparavant. Pourtant elle connaissait ces routes presque par cœur. Elle décida de l’explorer. Une fois au bout du chemin, une voie sans issue, elle stoppa son moteur. Elle descendit de la voiture et marcha quelques minutes avant d’atteindre l’entrée d’une grotte. Non loin de là, il y avait les carrières désaffectées des Baux-de-Provence, âgées de 20 millions d’années, les mêmes carrières dans lesquelles Jean Cocteau dans les années soixante, avait tourné « Le Testament d’Orphée », au moment de sa naissance. Récemment, elle avait entendu parler d’un projet artistique qui voulait faire de celles-ci un lieu d’exposition des plus grands peintres par projection murale animée ; les premiers artistes exposés devraient être Gauguin et Van Gogh. Ce projet était en voie d’installation. La grotte qu’elle venait de découvrir y menait-elle ? Elle s’avança prudemment. Les battements capricieux de son cœur soumis aux extrasystoles la mirent en alerte. La grotte était beaucoup plus vaste qu’elle ne l’avait imaginé. Plus elle avançait, plus son pouls s’accélérait. Il lui sembla soudain que ses battements avaient envahi la grotte et qu’ils résonnaient sur ses parois, comme un tam-tam lointain, sourd, puis de plus en plus grave. Elle gravit des rochers. Ses pas se plaçaient avec l’assurance et la précision de l’instinct animal. Ses doigts agrippaient la pierre sans hésitation. Un souffle d’air lui balaya les cheveux. Il faisait nuit noire désormais, pourtant elle continua son ascension. Un second courant d’air aussi doux qu’une caresse maternelle, se posa sur sa joue. Il lui sembla alors entendre des pas. Les pas d’un animal ? Ne t’arrête pas ! lui dictait sa voix intérieure. Désormais, elle bondissait. Son pouls s’accéléra encore. Mais plus aucune peur ne parasitait son cerveau.  Elle sentit ses muscles se bander. Elle perçut une lueur au fond de la grotte, une lueur de plus en plus intense. Le derme de ses paupières suintait d’un mélange lacrymal au goût de plasma. Son estomac se noua. Mais ce n’était pas de la peur. Elle se rapprochait de la lumière. Arrivée en face de ce halo, elle s’arrêta net, voulut se redresser, mais ne le put pas. Elle voulut dégager ses mèches de cheveux, mais ne le put pas. Elle secoua sa tête de gauche à droite et elle comprit. Depuis des semaines, ce n’était pas son imagination qui lui jouait des tours. Ces parcours répétés sur ces chemins de traverse l’avaient préparée à ce moment. Elle se métamorphosait. Alors, elle tira sur les tendons de son cou. Ses pupilles balayèrent de bas en haut la voute de cette cathédrale naturelle. Ses sens étaient aiguisés à l’extrême. Elle était devenue, une louve. Elle se mit à hurler ; le cri d’un animal prisonnier depuis des siècles. Il résonna dans la grotte, déchira l’air comme une onde jaillie de la nuit des Temps. Posant délicatement ses pattes sur le sol, elle s’avança vers la lumière qui l’avait attirée et la traversa. Elle découvrit couchée au creux d’un rocher un nouveau-né, une fille. Quand elle voulut s’en approcher, elle sentit s’opérer une seconde métamorphose. Elle projeta ses yeux, pareils à deux faisceaux. Elle était cette enfant. La louve se penchait sur elle, la scrutant avec une infinie tendresse. Celle-ci lui lécha le visage, puis s’éclipsa. Elle se sentit alors comme soulevée dans les airs, observant ses mains et ses pieds comme seuls les bébés le font, avec cette curiosité émerveillée quand ils partent à la découverte de leur corps terrestre. Ces petites mains et ces petits pieds étaient bien les siens. Puis, son corps en lévitation se retourna sur lui-même pour faire face au vide. Mais elle n’avait pas peur. Un immense bonheur se diffusa dans toutes ses cellules. Ce cœur qui battait trop vite depuis toujours, son cœur, avait toujours conservé les pulsations placentaires. Cette lumière qui l’avait guidée, provenait maintenant du sol, ce sable calcaire des carrières. Elle plongea en chute libre. Mais elle n’avait pas peur. Auréolée de milliers de scintillements, elle tombait littéralement, tournoyant comme la feuille qui abandonne l’arbre. Elle perçut alors une voix, au timbre chaud et profond, ayant traversé les Âges.
-       Cueille cette vie ! Ne te trompe plus, tu sais ce que tu as été et qui tu es aujourd’hui dans cette vie, et aucune autre. Laisse ton âme être ton guide ! Cette lumière que tu vois, elle est en toi. Suis ta voie, n’en dévie jamais. Et maintenant, pars et ne te retourne pas !
En l’espace de quelques secondes, son corps retrouva son apparence. Ses jambes, son torse et ses bras s’allongèrent, son cœur ralentit enfin. Les pieds ancrés dans la roche coquillée, elle put se redresser et sortit de la grotte. Le jour s’était levé. Sa voiture était bien là comme le signal du retour à la Réalité. Une nouvelle femme était née.

Le réveil sonna. Hélène ouvrit les yeux. Elle parcourut son corps du bout des doigts. Une semaine avait passé. Le retour du guerrier avait sonné, Claude avait rejoint la couche conjugale. Il se retourna et, comme chaque matin, vint déposer un baiser sur ses lèvres. Il lui sembla être un étranger.
-       Qu’y a-t-il mon amour ?
-       J’ai…, puis se ravisant, non rien.
-        Tout va bien ?
-       Oui, répondit-elle avec un sourire vague.
Il partit faire sa toilette. Elle descendit dans la cuisine.
-       Thé ou café ? cria-t-elle.
-       Café.
Elle retrouva ces gestes automatiques du quotidien. Elle ouvrit la fenêtre pour embrasser le paysage, cette carte postale provençale : un champ d’oliviers à gauche, un champ de lavandes à droite. Un souffle d’air chaud et léger atterrit sur sa joue et au même instant, elle sentit le long de sa jambe une autre caresse. Elle baissa la tête.
-       Bonjour Eta. As-tu bien dormi ma louve ?
La chienne leva la tête vers sa maîtresse et ses yeux s’enfoncèrent dans les siens.
-       Tout va bien ma belle. Je suis là.
Elles s’éloignèrent de la fenêtre. Hélène s’assit à la table de la cuisine et se servit un bol de thé vert brûlant. Claude entra, la rejoignit, et but son café d’un trait.
-       Tu as prévu quoi aujourd’hui ? lui demanda-t-il alors qu’il allait passer la porte.
-       Je vais à Saint Rémy.
-       Super ! A ce soir l’artiste !
Et déjà il était parti.
Rien ne serait plus comme avant. Le signal du départ avait sonné.

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