Les âmes tissées : " Requiem pour un bûcher"

 Requiem pour un bûcher
Mayie a mis son cheval au galop. Le vent puissant, haize egoa, ralentit sa course. Elle atteindra bientôt les contreforts des ces petites montagnes euskaldun. Elle a quitté Sare, ce matin, à l’aube. Elle sera bientôt au sommet de la Rhune. Son regard acéré dirigé vers la cime, elle dirige les pas de sa monture sur le chemin escarpé. Les sabots dérapent, offrant à  la roche le pouvoir d’une langue aux phonèmes sifflants. Elle doit être à dix heures à la bergerie. Zigor le berger l’y attend. Il a promis de lui apporter un livre « La Sorcellerie en Béarn et dans le Pays Basque » d’Hilarion Barthéty, paru en 1879. Mayie a commencé des recherches sur ses origines. Sa mère, née à Bidart en 1934, appartient à cette génération d’enfants à laquelle on interdisait de parler sa langue première, le basque, sous peine de voir leurs doigts zébrés par les coups de règle républicaine. Elle n’a pas pu transmettre à sa fille cet héritage linguistique, en revanche, elle lui a transmis un héritage oral aux racines immortelles. Légende ou réalité, le récit de l’histoire de ses ancêtres, déesses de la fertilité, sacrifiées sur le frontispice du Catholicisme n’est écrit nulle part, sinon dans la mémoire de sa descendance rebelle. Mayie a hérité son prénom de sa grand-mère, née à Guéthary. Ce jour-là, le samedi 30 juin 1990, Mayie espère remonter le cours du Temps et rendre justice à ses ancêtres, celles que l’on appelait les sorgin. Aucune modernité n’est parvenue à effacer la réminiscence des bûchers. Trois siècles n’avaient pu censurer la genèse du puissant matriarcat familial.
 Les livres d’Histoire sur le sujet suffiraient-ils à Mayie pour franchir le fossé entre légende et réalité ? Elle s’est fait un devoir d’essayer ce saut dans le vide universel qui ne peut effacer sa singularité. Elle a 34 ans. Mais l’âge révèle-t-il la géologie de nos cellules ?
 Une de ses ancêtres avait été jugée et brûlée pour sorcellerie lors des procès menés par Pierre de Lancre en 1609. Toute son enfance, elle a été fascinée par les histoires de sorcières. Il existe un enregistrement de sa voix sur audio-cassette, elle a quatre ans. Elle y livre sa version de la Belle au Bois dormant. Au lieu de s’attacher au personnage de la princesse, elle lui préfère celui de la sorcière. Devant son miroir, enfant, elle se mettait en scène, célébrait des messes secrètes, et psalmodiait dans une langue inconnue d’elle. Les princes et les princesses ne l’ont jamais intéressée. Le temps est venu de savoir qui elle est. Le reflet que lui renvoie sa glace n’est pas le sien ; elle cherche au-delà, encore et encore.
Le brouillard s’est levé et chapeaute les sommets. Il lui reste encore assez de visibilité pour parvenir jusqu’à la bergerie. Ce n’est sans doute qu’une entrée maritime qui lèvera son voile dans une demi-heure. Mayie avance au trot sur les derniers cent mètres, puis au pas, avant de tirer sur les rennes. La silhouette de Zigor se découpe dans l’encadrement de la porte. Il doit se courber pour sortir. Zigor est son amant depuis deux ans. Le destin l’a mis sur son chemin. C’est ainsi, elle ne cherche pas à comprendre ce qui la pousse dans les bras de ces hommes. A chaque fois, ils jouent l’un après l’autre un rôle dans sa vie et lui permettent de faire des bonds sur la voie de son identité. Mayie descend de son cheval. Zigor lève le bras droit, dans sa main, le livre. Elle dépose un baiser furtif sur ses lèvres, presque un baiser volé, une grâce qu’elle lui accorde. Ils s’engouffrent dans la bergerie. Il a préparé un thé vert et apporté un gâteau basque à la confiture de cerises noires. Il sait qu’elle en raffole. Ils s’assoient à même le sol sur la terre battue et partagent leur goûter. C’est elle qui rompt le silence.
-       Alors, qu’est-ce qu’il dit ce bouquin ? Toujours pas de traces des femmes Xibau ?
-       A vrai dire, je ne vais pas te mentir, je ne l’ai pas terminé, ma petite sorgin d’amour.
Ce qui est sûr, c’est qu’une Dame Xibau y est évoqué, plus ou moins à l’origine d’un procès, tout du moins, auquel elle est mêlée. C’est dans la rivalité de clans basques, qu’il faut chercher le départ de cette châsse aux sorcières. Tes aïeules appartenaient au clan Xibau. Elles furent accusées de sorcellerie par deux femmes, Marguerite de Hareder et Catherine de la Masse, qui avaient auparavant déposé plainte contre Goyetche, gendre d’Adam de Xibau. Celles-ci ont prétendu à l’époque avoir été maltraitées dans le bois de Jaldaï par Harcibillague et ses gens, et, qu’on les aurait forcées à boire un liquide qu’elles prétendaient être un philtre. C’est à l’église que ces femmes dénonceront leurs agresseurs. Tout cela débouche sur plusieurs altercations et bagarres, jusqu’au moment où on ne trouvât pas mieux à faire que de commander l’envoi d’une commission royale, donnant les pleins pouvoirs à ce tristement célèbre De Lancre. Ce dernier a renié ses origines basques et va essayer de démontrer que le peuple basque détient de dangereux pouvoirs, est enclin à la fornication, à la luxure, pratique sa propre religion qui donne lieu à des rites païens que l’Eglise Catholique doit veiller à proscrire. Les seuls remèdes à leurs yeux seront la torture et, le bûcher. Il visera d’abord les femmes. Logique à l’époque ! Ainsi tes aïeules, les dames Xibau, mère et fille, vont être emprisonnées, transférées à Bordeaux pour y subir des interrogatoires. Pour te donner une idée de la réputation qu’on attribuait à tes ancêtres, à ces femmes en général, je te citerai l’extrait d’un ouvrage : « Ce sont des Eves qui séduisent volontiers les enfants d’Adam, et nues par la tête, vivant parmi les montagnes en toute liberté et naïveté comme faisait Eve dans le Paradis terrestre. Elles écoutent et les hommes et les démons, et prêtent l’oreille à tous les serpents qui les veulent séduire. » Voilà Mam’zelle ! Au rapport !
Mayie, très concentrée, a recueilli le récit de Zigor, tout en buvant son thé à petites gorgées. Les dernières phrases se sont insinuées dans sa mémoire pour faire naître l’ombre d’une ressemblance, un rapprochement avec ses propres instincts contre lesquels elle tente de lutter.
-       Eh bien ! Autrement dit, elles ont été brûlées pour…rien ! Un modèle d’injustice !
-       En fait de sorcellerie, tu l’as compris, il était surtout question de fêtes pas très catholiques, si tu m’accordes ce jeu de mots douteux, qui se seraient terminées par des orgies ponctuées de toutes les perversités de la Terre. C’est contre tout cela que prétendait lutter De Lancre. Il profitait de son pouvoir. Il se faisait des gorges chaudes en écoutant les récits de ses prisonnières, qui, sous la torture, auraient avoué n’importe quoi. On les obligeait à rejouer ces soi-disant scènes de débauche, prétextant une reconstitution. Plusieurs hommes et seulement des hommes assistaient à ces séances.
-       Salopards ! Qu’ils brûlent en Enfer avec leur descendance ! Mayie se retourne vers Zigor. Elle lui ferait presque peur. Ses pupilles sont dilatées, comme celle d’un chat qui feule.
-       Je pense qu’ils y sont depuis un moment. Rassure-toi. Ceci mis à part…que penses-tu de tout cela ?
-       Cela ne fait que corroborer ce que je pressentais. Cependant, je dois t’avouer que plus tu m’en racontes, moins j’ai envie d’en savoir, conclut-elle.
-       Menteuse ! Moi je trouve que ça te ressemble pas mal. Bon tu ne m’as encore entraîné dans une partouse, mais ça viendra.
A ces mots, furieuse, Mayie se jette sur lui.
-       Aïe ! Tu me fais mal !
 Il rit affectueusement de la colère de sa petite sorgin.
      -     On dirait que tu n’as plus trop envie de leur ressembler, reprend-il plus sérieusement.
-       Je ne sais plus trop.
Allongée à même le sol, elle est pensive. De dehors parviennent les hurlements du vent qui a encore forci, comme il sait si bien le faire ici, de manière soudaine, quand on s’y attend le moins. Une heure auparavant, le ciel était bleu. Zeus a libéré les cyclopes : Brontès, Stéropès et Argès se sont invités au sommet de l’Olympe basque.
Elle se souvient qu’elle n’a pas mis son cheval à l’abri.
-       Dis-moi, y a encore de la place dans l’étable pour Maitea ?
-       Pas de souci, ma sorgin d’amour !
En passant la porte, elle se retourne et lui adresse en riant le signe de la malédiction que sa mère lui avait enseigné : l’index de la main droite, vient balayer l’index de la main gauche, en formant une croix. On accompagne ce signe de cette parole : « Puex ! »
A l’extérieur, le vent est encore plus fort qu’elle ne l’avait imaginé. La pluie a rejoint la Tempête des Dieux, et tombe dru. Mayie a du mal à parvenir jusqu’à Maitea. Quand elle parvient enfin à attraper les rennes, il lui semble apercevoir plusieurs silhouettes. Impossible par ici, sans doute des pottok qui cherchent un abri. C’est à ce moment précis, qu’elle perçoit des cris étranges et croit distinguer son nom. Non, se dit-elle pour se rassurer, c’est mon imagination fertile qui me joue des tours. Il faut que j’arrête de lire toutes ces histoires de sorcières.
Elle retourne non sans difficultés dans la bergerie, la porte lui résiste, rabattue par les courants d’air. Une fois à l’intérieur, elle se rend compte qu’elle est trempée. Quand elle cherche du regard Zigor, elle s’aperçoit qu’il n’est plus là. Sans doute est-il allé s’assurer que ses brebis se sont abritées dans l’étable. La lucarne, seule ouverture de la bergerie, s’ouvre violemment et laisse s’engouffrer la colère d’Euros. Mayie se précipite pour refermer celle-ci, avant que le carreau ne se casse. Elle attrape un torchon et commence à se frotter énergiquement la tête. Ça doit être lui qui m’appelle. Où a t-il pu passer ? J’aurais dû le croiser.
-       Zigor ! Zigor ! crie-t-elle.
-       Mayie… Mayie…
Ce n’est pas du dehors que lui parvient ce son.
-       Zigor ! Merde ! C’est plus drôle maintenant ! Montre- toi !
Un éclair, aperçu par la lucarne, zèbre le ciel automnal. Elle doit se rendre à l’évidence. Ce  n’est pas la voix de Zigor qui frappe à ses pavillons. C’est une voix de femme, comme une supplique. Soudain, Mayie comprend, même s’il lui est difficile de l’admettre. C’est impossible, qu’ai-je fait ?
Elle se souvient avoir consulté à l’âge de 20 ans, une médium de la vallée d’Ossau. Celle-ci lui avait expliqué qu’une malédiction planait sur les femmes de la famille et qu’elle seule, Mayie, pourrait la lever. Elle avait chassé de sa tête cette histoire fantasque. Un mot, un seul, suffirait à faire revenir ses aïeules d’entre les morts. Le mot de la malédiction, elle l’avait prononcé, pas plus tard que tout à l’heure, et à l’adresse de Zigor : « PUEX ! ». Et son amant avait disparu. Désormais, un chœur de femmes a entonné un requiem. Il se fait plus proche. Mayie frissonne.
 Alors, elles parlèrent.
-       Arratsalde hon Mayie ! N’aie crainte pour ton berger, nous l’avons plongé dans un profond sommeil. Nous te le renverrons, plus tard. La présence d’un mâle n’est pas tolérée dans ce moment que nous attendons depuis si longtemps. Je comprends ton effroi, pourtant c’est toi qui nous a appelées et ramenées ici et maintenant, dans le monde des vivants.
Mayie réussit à extraire des mots de sa gorge nouée, comme un de ces troncs d’arbre étranges que l’on peut croiser sur les sentiers sylvestres.
-       Qui êtes-vous ?
-       Je suis la Dame Xibau, épouse de Martin de Barrandeguy, et c’est ma fille suppliciée, dont tu entends les plaintes. Comme tu l’as appris, nous avons été condamnées au bûcher, accusées de sorcellerie. Tu en sais suffisamment aujourd’hui pour nous aider. Tu connais, toi aussi, la douleur d’une mère lorsqu’elle perd un enfant. Souviens-toi des enfants dans ton ventre lorsque tu les perdis. C’est la malédiction qui a décidé de cela. Elle s’évertuera à vous empêcher d’enfanter des filles tant qu’elle ne sera pas levée. Ta mère a perdu deux filles avant toi. Ce fut le prix à payer. Seulement voilà, ces enfants errent entre deux mondes. Tant que la malédiction agit, leur âme et la nôtre ne seront pas en paix, et toi, et tes descendantes ne pourront engendrer une fille sans en avoir sacrifié deux.
Mayie pense qu’elle est en plein cauchemar et qu’elle va se réveiller. Mais non, le dialogue se poursuit malgré elle. La langue ancestrale a dressé un siège aux portes de sa Raison.
-       Que dois-je faire pour nous sauver ?
-       A la pleine lune, dans deux semaines, je sais que tu auras tes saignements. Recueille ce que tu peux dans un coquillage. Rends-toi à l’église de Guéthary, trempe un linge de nouveau-né dans le bénitier, descends au cimetière et dépose le coquillage emmailloté dans le linge, sur la tombe de tes ancêtres où sont enterrées tes sœurs et tes filles. Signe-toi de la croix basque, à l’aide des cendres de baies de genièvre, brûlées à l’aurore. Enfin, prononce le mot trois fois, tout en quittant la tombe à reculons.
Toute à l’écoute de la Dame Xibau, Mayie se remémore instantanément les cérémonies macabres auxquelles il est fait allusion dans ces récits sur les sorcières, notamment au Musée des Sorcières de Zugarramurdi.
-       Pourquoi devrais-je procéder à un tel rituel puisque vous n’étiez pas des sorcières ?
Un long silence pèse dans la pièce.
-       Etiez-vous ou non des sorcières ? hurle Mayie dans une seconde tentative.
-       Bai, répond son aïeule.
-       Et moi, en suis-je une ? Nos descendantes en seront-elles ?
-       Bai.
Des larmes ravinent son visage, des sanglots étranglent sa voix. Le souvenir ravivé de ses bébés perdus lui lacère le cœur. La réponse à toutes ses interrogations lui est enfin donnée. Elle panique et voudrait tout arrêter. Son ancêtre lit dans ses pensées.
-       Tu ne peux y échapper mon enfant. Mais saches que la sorcellerie revêt d’autres formes dans votre temps. Nous, Sorgin, sommes là pour faire le Bien, et lutter contre le Malin, contrairement aux croyances colportées à notre encontre. Nous savons identifier le Mal, sous toutes ses formes. Il recherche notre compagnie car c’est un être pervers qui veut nous assujettir, et comme tu le sais pour en avoir fait l’expérience, il peut aussi prendre le visage de l’Amour. Ne parle jamais à quiconque directement de ce que tu viens de vivre. Sers-toi de l’écriture, de la peinture et de la danse, afin de libérer ton esprit et ton corps du poids de nos souffrances que tu portes. Tu as été choisie.
-       Choisie ? ! hurle encore Mayie. Elle tombe à genoux, transfigurée par ce torrent de larmes retenues depuis des siècles. Elle s’est métamorphosée en une femme sans âge.
-       Tu as le pouvoir : le don de clairvoyance.
Alors seulement, une paix profonde chasse les nuages de sa colère. Les yeux secs, elle rétorque.
-       Bien, je ferai ce que vous me demandez.
La sorgin prit encore le temps de lui révéler quelques secrets. Elle y consacra de longues heures, afin que rien ne soit oublié. Les dieux des Temps immémoriaux étaient leurs alliés. Chronos, fils de Gaïa, avait ouvert les portes de leur destinée à leur déesse basque, Mari. Avant de quitter Mayie, elle lui dit encore.
-       Neska, c’est ici dans ce pays que tout a commencé. N’oublie pas que nous sommes venues sur Terre pour veiller sur les enfants, les malheureux, les pauvres d’esprit ou de corps, tous ceux que l’on délaisse, afin de leur rappeler qu’ils ne sont jamais seuls, même dans le noir quand la nuit s’abaisse sur les chemins, les maisons et les cœurs. Gare à ceux qui te feront souffrir, tu méconnais encore ton pouvoir, apprends à t’en servir. Ne laisse jamais plus la colère te dominer. Ton intuition te guidera. Agur ! Désormais, nous ne t’apparaîtrons plus que dans tes rêves. Agur Mayie !
-       Agur amatxi.

Le vent était retombé, les dieux s’étaient apaisés. Mayie sentit la tête lui tourner et s’évanouit.
Quand elle revint à elle, le visage de Zigor était penché sur elle.
-       Il faut vraiment que je t’aime.
-       Pas trop dur le voyage ? lui demanda-t-elle.
-       Sans commentaires. Je préférerais oublier ce qui s’est passé aujourd’hui.
Il était encore secoué. Elle parla, sereine.
-       Désormais, tout ira bien. On ne parlera plus de sorcières. Pourquoi en parler puisque tu en as une sous la main : une véritable sorgin, AOC basque.
Elle apposa le plat de ses mains sur ses joues et grava sur son front un baiser, né des forges de  Vulcain. Finis les baisers furtifs et craintifs. En un instant, il oublia tout de cette parenthèse chimérique. Un sourire qu’il ne lui avait jamais vu, vint enluminer ce visage de Pieta, celui de sa bien-aimée à jamais. C’était une autre femme qu’il avait en face de lui, une montagne sage, formée par les sédiments de son histoire singulière, prête pour fossiliser des siècles de calomnies. Au sommet de la Rhune se dessinaient les contours de la lune, bientôt pleine, ilargi bete. Encore deux semaines à patienter pour Mayie.

Commentaires