Lila Wasabi (oeuvre littéraire déposée SGDL)

Lila Wasabi
Le RER est presque plein comme chaque jour à la même heure, 19 h. Pourtant, Lila est bien seule. Elle a le privilège d’être assise, montée Gare du Nord, à 18 h 52 précise, avant que la rame ne se remplisse. Seule, assise sur sa place, à sa place, toujours la même, sur une banquette, au niveau inférieur, dos au sens de la marche, proche de la porte.
Son genou gauche est en contact avec le genou droit de son voisin. Son regard est en contact avec le regard de sa voisine d’en face de la banquette d’en face. Ses pupilles reflètent deux bourgeons, bleu comme les deux syllabes de son surnom, Li-La, bouquet renaissance de quatre phonèmes qui signent une promesse de printemps dans une campagne française. Son allure est fleurie ; personne ne peut ignorer cette jeune femme au look multicolore d’héroïne de Manga.
Le bleu, bleu mauve lilas de ses yeux accroche la lumière. Deux loupiottes près des sorties de secours. Au secours, pense-t-elle, je veux sortir de ce train. Plus que cinq stations et elle en sortira de ce train qui la ramène chez elle. En attendant, elle va s’envoler par une fenêtre de son imagination fertile. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze…quatre cents. 400 : c’est le nombre de pas qui la conduisent jusqu’au petit portail de son « chez-soi » une fois descendue du train ; un pavillon de Banlieue, une Meulière dont elle a fait récemment l’acquisition avec ses dures heures de labeur, à seulement 34 ans. Pour s’éloigner de Paris, un peu, pas trop, et espérer retrouver un peu de sa Province natale, restée dans sa mémoire à long terme rangée dans les souvenirs avec l’étiquette : Bonheur.
Elle commence toujours son trajet back home ainsi, en comptant ses pas ; c’est une gymnastique cérébrale qui la plonge dans le calme, comme d’autres comptent les moutons pour s’endormir. Elle n’a jamais connu personne qui compte vraiment les moutons pour s’endormir. Elle n’a d’ailleurs jamais connu d’enfant qui lui demande de dessiner un mouton non plus, pense-t-elle. Il n’y a que les bergers qui comptent leurs moutons une fois rentrés à la bergerie. Ça ne les endort pas ! Et les enfants ne vous demandent jamais de dessiner quelque chose, c’est à eux qu’on demande de dessiner pour avoir la paix…PAIX ! CALME. Calme-toi  Lila ! Les pensées de Lila s’égarent tout en regardant passer les gares.
Il ne se passe jamais rien dans ces trains hormis ce qu’il s’y passe tous les jours. Des gens qui passent, des gens qui vous dépassent, des flics qui ne font que passer, le temps qui passe. Sauf que, en France, exception française oblige, les passagers des transports en commun, lisent des livres en solo, papier, tablette, liseuse. Ils lisent. L’essentiel : éviter tout contact visuel avec un autre Homo erectus laboratus. Lila, elle lit beaucoup. Mais comme un livre prendrait trop de place dans son sac, elle a pris l’habitude de lire les gens. Li-la, lit, là.
Chaque jour qui passe voit s’ajouter un chapitre à cette grande fresque entamée le jour où elle a commencé ses trajets aller-retour : Banlieue-Paris-Banlieue. Elle n’aurait jamais pensé vivre un jour sur cette planète qui lui paraissait si lointaine, plus lointaine que la lune, avec ses habitants bizarres, les Parisiens et les Banlieusards : l’île de France.
Enfant, elle vivait en Province, avec un grand P, pour paradis. La paix de ce paradis n’était troublée que l’été par les Parisiens, une race d’envahisseurs bruyants. « Ces barbares se croient tout permis » comme elle entendait sa mère le dire, «  parce qu’ils gagnent plus d’argent que nous », nous, les Provinciaux. C’est vrai qu’ils avaient l’air con-vaincus par la fatigue et le labeur, qu’en France, eux seuls travaillaient. Lila n’aurait jamais dû atterrir sur cette planète. Et puis…le P de Paris avait chassé la consonne provinciale. La capitale l’avait avalée : « Slurp ! ». Lawrence d’Arabie, Madame Butterfly et le Dernier Empereur, Pu Yi l’avaient invitée à reprogrammer ses paradigmes linguistiques. Les langues O’: arabe, japonais, mandarin. Voilà la voie sacrée qu’elle avait empruntée pour rejoindre cette île : s’enfoncer dans les méandres de l’appareil phonatoire babylonien, avec comme laisser-passer, la langue d’oïl, dominante et trébuchante. Cinq ans d’études plus tard, son prestigieux diplôme de l’INALCO en poche, un poste de rêve à la clé, elle devait le reconnaître désormais qu’elle partageait leur quotidien depuis dix ans, les Parisii étaient des conquérants, les grands guerriers de l’asphalte et du rail. Elle les avait observés ces êtres à l’air suffisant, imbus de leur  immatriculation, persuadés que deux chiffres leur donneraient tous les droits et les privilèges qui vont avec. Après tout, pensait Lila, c’était un peu vrai. D’une certaine manière, les pauvres, ils pouvaient prétendre être supérieurs. Comment sinon arriver à supporter ce qu’ils subissaient chaque jour ? Les trajets, la pollution, le stress, les grèves. Ils étaient les samouraïs du travail. Merci à leur endurance exemplaire qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui ! Dômo arigatô gozaimasu !
Lila fait alors résonner dans sa tête toutes sortes d’onomatopées aux consonances japonaises. Le japonais, une langue qu’elle utilise désormais comme un sabre dans son métier d’interprète simultané à l’UNESCO. Qui le croirait en la regardant ? Elle avait fait du chemin, la beurette montée de Marseille, Lila Wasabi, son pseudo sur les réseaux sociaux. Soudain elle imagine tous les passagers revêtus du costume traditionnel des guerriers nippons.
Une armée de Rônin affrontant un Shogun en plein train de banlieue…
-       Hi ! Hi! Ha ! Ha ! Ha !
Cette fois-ci, sa pensée a quitté son corps et s’est matérialisée en un rire qu’elle ne peut ni ne veut plus étouffer. Sa voisine d’en face relève la tête qu’elle avait baissée sur son livre depuis deux stations, dans un effet de balancier nippon.

-       Konbanwa! continue Lila en lui souriant et reprenant le mouvement de balancier, inclinant sa nuque.
Cette fois-ci, c’est son voisin de gauche, le « genou collé », qui se tourne vers elle avec cet air inquiet, propre aux banlieusards, un regard furtif. Ça s’apprend avec les années : Je regarde par curiosité et je détourne aussi vite mon regard pour éviter toute entrée en contact. Il faut éviter toute ambiguïté #laissemoitranquille. Lila lui sourit, #zenmongars. Vite, il replonge son regard dans l’écran de son Smartphone.
Fait-divers : Aujourd’hui dans le RER C sur le trajet Paris Nord Ermont Eaubonne, une passagère sans doute en plein Burn out s’est prise pour un guerrier samouraï. C’est où ça, Ermont Eaubonne ? se demanderont les Paradisards, c’est ainsi que Lila a rebaptisé les Provinciaux.
Le train s’arrête. D’autres samouraïs viennent de grimper dans l’épopée de Lila. Certains portent des lances, d’autres des bâtons ou des bokken.
Oh…, un beau Ken, pense Lila, en voyant un jeune homme se diriger vers elle et prendre la place de sa voisine envolée. Elle le regarde droit dans les yeux, de ses yeux bleu lilas, Lila. Salut toi, beau gosse, tu veux que je fasse Barbie…dieu soit loué, Al hamdoulillah, comme ils disent au bled, ou quelque chose comme ça !? Heureusement que les êtres humains ne lisent pas dans mes pensées avec les délires que je m’offre sur ces trajets quotidiens, on me prendrait pour une folle.
Le beau Ken croise ses jambes dans un mouvement très élégant. De longues jambes dont on devine les muscles fins. Un sourire légèrement moqueur se dessine alors sur ses lèvres magnifiquement ourlées.
Simultanément, sans quitter Lila du regard, il lui dit.
-       Non, moi je ne vous prendrais pas pour une folle.
Pour le coup, c’est Lila qui regretterait presque son contact visuel. Son cœur bat à tout rompre. Elle abaisse légèrement ses paupières et regarde autour d’elle, car la remarque ne peut avoir échappé à leurs voisins de banquette ferroviaire. Évidemment ! Ils ont entendu, mais font comme si de rien n’était.
Lila se ressaisit. Elle observe Ken qui continue de lui sourire. Suis-je bête ! Il doit parler dans son kit mains libres, pure coïncidence ! Pourtant aucun appendice, autres que ceux imposés par la Nature, un nez et des oreilles, n’est détecté par le scan des yeux lilas. Son cœur sonne comme des castagnettes. Madame Butterfly cède la place à Carmen. Elle n’est pas indifférente au charme de ce Don José du rail, au teint ambré.
Si jamais je lève encore une seule fois les yeux vers Ken, je sens que je vais me transformer en Barbie en robe de mariée ! Lila Wasabi, accroche-toi à des repères plus vulgaires !
-       Le mariage, c’est un peu rapide, vous ne croyez pas ? Et à ce sujet, pour qu’il n’y ait aucune équivoque, je ne m’appelle pas Ken, mais Ali comme le prophète.
Al hamdoulillha, il manquait plus que ça, un  maure, descendant du Prophète de surcroît. Dieu du ciel, Marie, Joseph, Jésus, Mahomet et Fatima réunis, venez-moi en aide ! Qu’est-ce que j’ai fait ?
N’y tenant plus, Lila se redresse courageusement sur son siège, plante son regard dans le sien et lui tend la main.
-       Dalila, enchantée. (Enchantée !? Qu’est-ce que je dis !? Envoutée, tu es, me dirait, Maître Yoda !)
-       Je m’excuse, si je vous ai fait peur.
-       Ah ! Donc, vous êtes bien réel. Vous n’êtes pas une hallucination ? Quelque chose comme l’archange Gabriel venu enfin m’annoncer que je suis le nouveau prophète ?
-       Non. Je suis tout ce qu’il y a de plus réel. Ceci dit…
-       Quoi ?
-       Vous feriez un très beau prophète. Le Daïla Lama l’a plus ou moins prédit.
-       Quoi ?
-       Que le prochain prophète pourrait être une femme.
-       Allons bon, un rebeu converti au bouddhisme. Je ne vous crois pas. Je vous parle de prophète pas du Daïla lama machin chose !
Ali découvre ses dents blanches dans un éclat de rire franc. Dalila rit à son tour. Bien sûr, autour d’eux plus personne ne lit plus vraiment ni livres ni journaux, ni courriels, ni SMS. Ils font tous semblant, mais ne ratent pas une seule bribe de cette conversation. Des Humains qui se parlent et qui rient dans le RER passé 19h, ça intrigue.
Au même moment, ils poussent tous les deux un profond soupir. C’est Lila qui reprend.
-       Comment vous faites alors ? C’est incroyable ! C’est un don ?
-       En quelque sorte. Mais je suis sûre que vous pouvez en faire autant.
-       Comment ça ?
-       Apparemment, vous observez les gens depuis quelque temps dans le train, je me trompe ?
Lila acquiesce.
Ali veut enchaîner. Il semble marquer une hésitation. Les yeux et la bouche de Lila font des « O ». Ali prend son air le plus docte.
       -    Eh bien au bout d’un moment, on finit par deviner les pensées des autres. C’est un exercice. Parce qu’en vérité, il n’y a pas malheureusement trente-six sortes de préoccupations dans la tête des Humains. Leur visage est un journal à cœur ouvert. Et puis, dans vos études de linguistique, et pour être interprète simultanée, vous avez forcément travaillé le langage non-verbal, la mimo-gestuelle, non ?
Lila balaye des yeux toutes les personnes autour d’elle.
-       Je vous suis, sauf que dans mon cas, je n’ai pas de pensées ordinaires, vous me l’accorderez. Je laisse mon imagination travailler en fonction des regards que je croise. Mais ? Attendez, attendez, attendez ! D’abord, merde, comment vous savez tout ça ?
Ali reste un instant silencieux et semble soudain embarrassé.
-       Que se passe-t-il ? Allez ! Racontez ! Vous avez un Sushi coincé dans la gorge, ou vous avez intercepté la pensée de mon nouveau voisin qui colle sa cuisse contre la mienne sans modération ?
À ces mots, le voisin rougit violemment, replonge le nez dans sa tablette et décolle sa cuisse de celle de Lila #alertefrotteur !
                  -    Non, répond Ali à peine en mesure de sourire à l’effronterie de Dalila. Non, il faut que je vous avoue quelque chose de beaucoup plus gênant…
-       Mon dieu, je sais. Vous êtes arabe, bouddhiste et homosexuel, c’est ça ? Eh bien…vous n’êtes pas aidé ! Mais ne vous inquiétez pas, je suis très tolérante. Moi-même, voyez-vous, je suis arabe, athée et bisexuelle !
Lila s’amuse à relever les réactions de son voisinage. Des bouches en cul de poule par ci, des petits rires étouffés par là ; une mamie caucasienne qui lève les yeux au ciel tandis qu’une mamie mauresque ajuste son foulard sur ses oreilles : les deux prient simultanément un seul et même Dieu pour qu’il pardonne à cette jeune femme, et sauve son âme damnée.
-       Non, c’est plus grave encore.
-       C’est pas possible ! plaisante Lila afin de masquer son inquiétude.
Ali regarde par la fenêtre puis, après avoir respiré profondément, revient sur Lila, et se penche légèrement en avant vers elle. Enfin il plonge ses yeux dans les siens.
Lila hésite deux secondes puis tend l’oreille pour recevoir sa confession : Parle sans crainte, mon fils.
            -     Si j’arrive à lire dans tes pensées Dalila, c’est parce que je te suis depuis plusieurs mois, que je m’assois de manière à t’avoir dans mon champ de vision sans que tu me remarques, parce que j’ai appris à te lire, à te déchiffrer. Voilà.
À ces mots, Lila n’a plus du tout envie de plaisanter.
Voilà ! Qu’il me dit ! Voilà ! Et maintenant, qu’est-ce que je fais, moi, avec ce Ken Ali psychopathe ? C’est bien ma veine ça ! Pour une fois qu’un beau mec s’assoit en face de moi et me sourit, c’est un psychopathe !
-       Et maintenant, là, tout de suite, tu as lu dans mes pensées, Monsieur Ali le medium ?
-       Pas exactement.
-       Ah ! Tu n’as pas assez d’entraînement depuis tous ces mois à me filer ?
-        Je t’en prie, Lila…
-       Et d’abord, comment sais-tu qu’on me surnomme Lila ?
-       J’ai entendu une fois une de tes collègues t’interpeller dans le train.
-       Ok. Tu marques un point. Rien de paranormal…
-       Et pourquoi Lila, d’ailleurs ?
-       Tu m’interviewes pour le magazine Marie-Claire ? Jasmine, c’était déjà pris.
-       Tu n’assumes pas d’avoir un prénom arabe ? Dalila, c’est un beau prénom.
-       Très perspicace ! En fait, mon grand, pour tout te dire, là où je suis née et où j’ai grandi, dans ma province, di France, là-bas dis, au début de l’été fleurissait le lilas et mon père ayant décrété que mes yeux avaient la couleur du lilas, on a trouvé que le surnom « Lila » était fait pour moi. Voilà c’est aussi simple que ça, Ali baba ! Pas de quoi lancer une fatwa contre moi, non ?
Ali et Lila n’ont pas vu passer les gares. Le prochain arrêt est imminent.
-       Je descends à la prochaine. Mais tu dois le savoir, non ?
-       Oui, répond tout penaud Ali que toute joie a quitté.
Lila, pensive regarde par la fenêtre. Elle est triste. Après tout, c’est peut-être un gentil garçon, un rêveur, un original même, certes, mais comment pourrait-elle, elle, lui en vouloir ? Quelque chose d’irrépressible l’attire chez ce garçon, malgré son comportement inquiétant. Je suis mal placée, moi et mes histoires de train, mes samouraïs and Co. Moi aussi, on pourrait me prendre pour une dingue ! Ma quête de petits bonheurs quotidiens dans la Bête Humaine ne pourrait-elle pas me conduire sur les rails du grand bonheur, avec un grand « B », la rencontre du 3ème type, après mes deux échecs amoureux consécutifs ? Ce Bonheur imaginé n’est-il pas un piège dans lequel je suis déjà tombée ? Alors, dois-je me méfier ou pas ?
À ce moment-là, Lila tourne la tête vers Ali. Le train freine. Il va lui falloir se lever et descendre. Elle s’exécute. Ali honteux, regarde ses pieds.
Quand elle passe à son niveau, elle marque un temps d’arrêt. Surpris, Ali se redresse et affronte les yeux lilas de Lila. Celle-ci alors le salue, le buste droit.
-       Sayonara Ali San !
« Adieu » Sayonara est un adieu, pas un au revoir. Lila Wasabi veut se convaincre de ne plus jamais croiser ce garçon, atterri dans son quotidien, comme parachuté depuis une autre planète.
Elle est descendue. Elle marche sur le quai. Ses pas se calent sur sa respiration. Elle est à bout de souffle. Son cœur se met à palpiter. Des Butterflies s’agitent dans son ventre, ils veulent fuir son corps de geisha collé au bitume, pour rejoindre le Capitaine RER, Romantique-Envoutant-Rebeu.
Ali se retrouve seul, abandonné dans ce train qui va continuer à s’enfoncer dans la Banlieue. Il voit Dalila s’éloigner. Va-t-elle se retourner ?
Cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze…
Autour de lui, plus personne ne parle. Il rompt le silence.
-       S’il te plait, retourne-toi !
-       Pardon ?
Sa voisine de gauche, assise près de la fenêtre, le regarde, interloquée. Il l’ignore.
Puis, de toute sa hauteur, le beau Ken, se dresse, droit et fier, joint ses mains dans une prière désespérée. Mon Dieu, qui que tu sois, si tu existes, fais que cette fleur pardonne ma folie !
Lila qui n’a cessé de compter les pas qui tracent la voie de son renoncement à la probabilité du bonheur, comme on compte les moutons, entend alors une voix. Elle se retourne. Il n’y a personne. Elle voit au loin que le train commence à peine à prendre de la vitesse. Elle distingue à travers la vitre embuée la silhouette d’Ali, debout, les mains jointes.
« Que vous êtes belle !
_N’est-ce pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née en même temps que le soleil… »
Elle se souvient alors, son enfance, ce disque vinyle dont les sillons faisaient résonner la voix de Gérard Philippe dans sa chambre. Il racontait l’histoire d’un être, hors du commun, que l’on ne voulait pas réel, un petit prince survivant sur une drôle de planète, protégeant une rose contre vents et marées.
C’était ce conte qui avait aidé Lila à croire en l’impossible, à affronter sa vie d’adulte jusqu’à aujourd’hui, à supporter ses allers retours quotidiens et à tourner le dos au Passé. C’était le seul  conte de son enfance. Son père émigré lui avait légué ce disque. Il le tenait lui-même de son père qui était venu d’un pays étrange. D’une drôle de planète, l’Algérie. Lila savait qu’elle était une fille du Ténéré. C’était un vol de nuit qui avait changé le destin de ses ancêtres, Imuhagh, les Hommes libres qui avaient recueilli et soigné un pilote français dont l’avion s’était écrasé dans les dunes ; il deviendrait son grand-père.
Le destin de Lila devrait se contenter d’un train de Banlieue.
Alors, à son tour, sans se soucier des regards, elle écarta ses bras dans un grand mouvement, embrassa l’Invisible et posa ses mains sur son cœur. Elle eut le temps de lui sourire. Il eut le temps de voir la rose éclore.
Dans ce monde sérieux, dans un désert de communication, elle avait enfin trouvé son Petit prince : Un grand rebeu, au teint ambré portant le nom d’un prophète, pensa-t-elle en souriant intérieurement cette fois-ci. Mais ni elle, ni lui ne croyait plus en Dieu, ils croyaient en eux.
Le Paradis est là où on ne l’attend pas. Sur Terre, juste en sortant de l’Enfer.
Ça s’appelle la Banlieue…avec un grand « B » pour « Bonheur ».




           






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