Les âmes tissées : "L'Envol des grues cendrées".

L’Envol des grues cendrées
Arrivée en Côte d’Ivoire, le 30 juin 1990, Lucie Coulot ne savait pas encore qu’elle devrait soumettre son cerveau à l’épreuve du doute, cette jeune femme dont l’épaule droite était tatouée du portrait de Descartes.
 Elle était venue rejoindre son père qui avait décidé de s’installer en Afrique après la disparition de sa femme, vingt plus tôt. Lucie était âgée de 10 ans à la mort de sa mère. Ornithologue de renom, celle-ci avait toujours rêvé de s’installer en Afrique. La carrière de son mari l’avait faite renoncer à ce rêve. Lucie avait toujours voué une profonde admiration à sa mère. Elle avait suivi le même chemin qu’elle, avait repris l’étude des grues cendrées, mais elle avait toujours refusé d’étudier les migrations des gruiformes qui l’auraient conduite en Afrique. Jean-Claude, âgé désormais de 70 ans, ne s’était jamais remarié, ni même remis en couple. Il avait repris la direction d’une entreprise d’exportation de cacao.
Les  fragrances de cacao brûlé avaient commencé leur siège sur les ailes du nez de Lucie dés la descente de l’avion, atterri à l’aéroport international Felix Houphouët-Boigny. La figure paternelle, tant haïe, l’attendait prés des tapis à bagages.
Son père s’était installé sur la Lagune Ebrié, dans la zone résidentielle Bietry dans la commune de Marcory. En arrivant à la villa de son père, tandis qu’un employé ouvrait avec difficultés le portail battant, Lucie nota que des sortes de bicoques en bois se répartissaient le long du mur d’enceinte de la villa. Ayant relevé le regard intrigué de sa fille, il lui expliqua que la plupart des boys et leur famille se voyait accorder le droit de construire leur logement à l’entrée des résidences. Il semblait même que cela fut un privilège pour ces employés. Habitudes esclavagistes, avait-elle marmonné pour elle, ne voulant pas tout de suite lancer les hostilités avec son père. De fait, elle finirait par constater à contrecœur que les riches Ivoiriens étaient les premiers à adopter un comportement de maître avec leurs boys et boyesses, souvent issus des vagues migratoires à l’intérieur du continent. Certains d’entre eux étaient méprisants à l’égard des pauvres, parqués dans des bidonvilles ; au mieux, ils adoptaient une posture faussement compatissante. Ce fut à l’occasion de ce séjour que Lucie apprit à porter un autre regard sur l’Afrique, une Afrique de l’Ouest, idéalisée, victime de la condescendance des Blancs et de la corruption des élites africaines.
La première fois que Lucie vit Pascal, elle était allongée sur un transat, au bord de l’eau. Il lui servait un jus de mangues frais.
Pascal travaillait comme boy pour son père depuis toujours, c’est-à-dire depuis 20 ans. Il était de taille moyenne, sa peau était très foncée. Aucun métissage n’était venu modifier sa carnation.
-       Mademoiselle a-t-elle besoin d’autre chose ?
-       Non merci. Excusez-moi, comment vous appelez-vous ?
-       Pascal, répondit-il.
-       Et votre nom de famille ?
-       Pascal, pour vous mademoiselle, tout simplement, Pascal.
Lucie comprit qu’il ne fallait pas insister et le remercia. Tandis qu’il s’éloignait, elle inspira profondément et partit dans ses pensées.
Le lendemain de son arrivée, après une nuit agitée, sa première nuit sur le sol ivoirien, Lucie se leva, la nuque endolorie. La tête lui tournait un peu. Sans doute, le changement climatique, pensa-t-elle. Elle s’approcha de la fenêtre et observa la lagune masquée d’une brume de chaleur. Une fois habillée, elle descendit sans avoir manqué au préalable de faire son lit et de ranger ses vêtements : les propres dans le placard, ceux commencés sur une chaise et les sales par terre dans la salle de bain, derrière la porte, discrètement, afin que personne n’y touchât. Ces habitudes acquises au cours de ses années de célibat la rassuraient.
Alors qu’elle était en train de boire son thé matcha, rapporté de ses voyages d’étude des migrations de ces chères grues, ses yeux de sphinx traversèrent le voile de gaze propagé par le breuvage nippon, pour révéler à sa vision la silhouette de Pascal, au niveau des portes de la salle à manger. Cachée derrière le bol appuyé sur l’arête de son nez aquilin, il ne pouvait soupçonner son regard inquisiteur. Il portait un paquet de linge, vraisemblablement il s’agissait du sien, celui qu’elle avait posé discrètement à même le sol de la salle de bain, derrière la porte. Elle s’apprêtait à l’interpeller lorsque son père, assis à ses côtés, la stoppa net, lui posant une main ferme sur son avant bras, tel un aigle qui appuie ses serres sur son aiglon trop curieux.
-       Ne dis rien !
-       Mais, enfin papa, dit-elle à voix basse afin que Pascal ne pût l’entendre, il n’est pas question que cet homme, homme ou femme, d’ailleurs peu importe, il n’est pas question une seconde, m’entends-tu, que l’on ramasse mon linge sale et encore moins qu’on le lave à ma place ! Boys ou pas boys, cette époque est révolue !
-       Bien sûr, ma chère fille, va lui dire toi-même, vas-y ! Mais, attends-toi, primo à le vexer, deusio à passer pour une folle. Ces gens-là sont des employés de maison rémunérés et fiers de leur travail et de leur statut. Ils sont considérés comme des privilégiés dans leur quartier et leur famille. Pascal a pu s’acheter une mobylette grâce à son salaire.
-       Génial ! le coupa Lucie, haussant le ton. Elle allait se lever quand il la retint.
-       Si tu pouvais éviter tes réactions de bourgeoise faussement gauchiste. S’il te plaît, tu n’as encore aucune idée de la façon dont ce pays fonctionne, tu ne sais rien, rien ! Ni comment les Ivoiriens vivent, ni ce qu’ils pensent !
-       Ok ! Ok ! Et je dois te reconnaître ce mérite, c’est que tu es tout sauf un colonialiste primaire.
-       Trop aimable ! Je sais qu’à tes yeux, j’ai échoué dans mon rôle paternel ainsi que dans mon rôle d’époux. Et je crois avoir payé ma dette le prix cher. Tu peux au moins me faire la grâce de ne pas t’avoir transmis des valeurs éculées conservatrices, non ?
-       C’est vrai.
-       A la bonne heure !
-       Mais ce n’est pas parce que l’on paie des gens qu’on doit leur laisser faire toutes les corvées dont on veut se débarrasser !
-       Ah bon ? Dis-moi alors à quoi te servait ta femme de ménage à Paris, sinon à faire tout ce que tu ne voulais pas te taper, hein ? Tes corvées !
-       Oui, mais c’est parce que je travaillais et, je n’avais pas le temps.
-       Foutaises ! Tu n’avais pas envie de le faire, c’est tout ! Comment font celles et ceux dont le salaire n’est pas suffisant pour se payer du personnel ?
-       C’est bon. Tu as gagné.
-       Si tu pouvais essayer, s’il te plaît, au moins essayer, de mettre de côté tes réactions épidermiques !
Lucie se rendait bien compte de son ignorance. Elle n’avait pas toutes les données pour engager un débat avec son père, et puis, même si ça la faisait chier, il avait raison, au moins sur un point : lui, vivait depuis 20 ans ici. En outre, elle était venue pour faire la paix avec lui.

Quand elle remonta dans sa chambre, son lit était fait, Pascal avait disposé ses vêtements sur le valet et non sur la chaise, et son linge sale avait bel et bien disparu. Il lui faudrait abdiquer.
Le lendemain et durant tout son séjour, elle retrouva ainsi après le petit-déjeuner, son lit fait, ses affaires rangées, et le linge de la veille lavé, repassé, et plié dans l’armoire.
Lucie voyait ses journées passer sans trop savoir quoi faire. Elle se laissait porter. Le plus souvent, elle s’allongeait au bord de la Lagune sur un transat, sirotait un jus de fruits frais et lisait. Elle n’avait emporté dans ses bagages qu’une seule œuvre, Maryse Condé « Moi, Tituba, sorcière ». En fait, elle le relisait. Elle en profitait pour revenir sur plusieurs passages ; elle ponctuait sa lecture de pauses, les yeux rivés au ciel, elle réfléchissait, à son avenir, au Passé, aux êtres qu’elle avait laissés derrière elle à Paris, aux inconnus croisés dans l’avion, au jour où le médecin lui avait appris la nouvelle.
 Elle allait se marier. Eric était l’homme de sa vie, comme on a coutume de dire. Sain, équilibré, drôle, sportif, patient, de huit ans son cadet. Mais, quand elle avait su, une nuit blanche lui avait servi une décision irrévocable sur le plateau de son destin. Elle avait téléphoné à son père et l’avait averti de son arrivée, sans plus de formalités. Cinq ans qu’ils ne s’étaient pas vus. Il ne s’en était pas étonné. Il connaissait sa fille. Elle était entrée dans la première agence de voyages qu’elle avait trouvée dans son quartier, dans le 15ème arrondissement de Paris. Elle avait acheté un aller simple pour Abidjan. Par chance, il restait une place sur le vol du lendemain.  Ensuite, elle avait appelé son propriétaire avec lequel elle était en très bons termes. Dix ans qu’elle occupait ce trois-pièces au 3ème étage d’un immeuble haussmannien. Elle lui avait annoncé son départ. Il lui avait fait grâce des trois mois de préavis. Il faut dire qu’en dix ans, Lucie avait fait de cet appartement un modèle de décoration digne de figurer dans les pages Maison & Décoration. Il lui avait souhaité bonne chance. Il avait toujours été amoureux en silence de cette jeune femme, lui, le vieil homo abandonné des siens.
Elle avait posté cette lettre à Eric :
« Eric,
Je te quitte. Je ne suis pas faite pour le mariage et la famille. Cela vaut mieux pour toi. Tu te trouveras une femme plus jeune et équilibrée. Crois-moi, tu seras plus heureux. Les réunions de famille, ça n’a jamais été mon truc et ça ne le sera jamais. Je veux rester libre. Ne cherche pas à me retrouver. Je sais, tu auras mal, ça ne durera pas. Je ne voudrais pas qu’à quarante ans tu me trompes avec une jeunette parce que j’aurais déjà les seins qui pendent, la peau molle et de la cellulite sur les cuisses ! Tu aurais pitié de moi, je m’en apercevrais vite et ça me serait insupportable. Bref ! Sois heureux !
Salut ! »
La lettre de rupture la moins romantique et la plus lapidaire du genre épistolaire. Pourtant, tout était vrai dans ce qu’elle lui avait écrit. Il manquait pourtant l’essentiel : la véritable raison de sa rupture. Tous les examens qu’elle avait passés depuis plusieurs mois, sans lui en parler, aboutissaient au même diagnostic. L’été dernier, il lui disait encore, les larmes aux yeux « Je veux fonder une famille avec toi, tu seras la mère des mes enfants » ou encore « Je ne peux pas m’imaginer sans enfants, ce doit être un drame pour les couples qui ne peuvent pas en avoir, tu ne crois pas ? Moi, je ne sais pas si je le supporterais. » C’est à ce moment précis qu’elle avait décidé d’aller consulter un spécialiste, par sécurité, pour ôter le doute.
Désormais, le doute était levé, ou plutôt il n’y en avait plus du tout. Jamais elle n’enfanterait.

Un après-midi, émergeant d’une sieste équatoriale, elle vit s’approcher d’elle un enfant. Il se posta face à elle et l’observa un long moment, un sourcil relevé, la tête légèrement en avant.
-       Bonjour, lui dit Lucie. Comment t’appelles-tu ?
Il partit en courant. Il devait avoir cinq ans. Voilà qu’elle faisait peur aux enfants ! Au même moment, elle entendit dans son dos la voix de son père qui la rejoignait, un verre de Gin-tonic à la main, son remède anti-palud.
-       Cet enfant n’avait encore jamais vu de Blanche, de surcroît, blonde aux yeux bleu et plus grande que son propre père.
-       Et qui est son père ?
-       Pascal.
-       Combien a-t-il d’enfants ?
-       Bonne question. Je pense au moins dix, répartis entre ses trois femmes. Pascal est du Burkina Faso. Il est musulman. Et avant que tu m’accuses de faire des raccourcis, je te livre juste une information factuelle, aucun sous-entendu !
-       Te fatigue pas, padre ! Je l’avais compris.
-        Dis-moi Lucie, il me semble qu’il serait grand temps que tu ailles un peu te balader et découvrir Abidjan, non ? Mon chauffeur se fera une joie de te faire visiter le Plateau. C’est la solution la plus sûre pour une femme blanche, seule.
-       Allons bon ! ça me manquait ! Décidemment. Pardonne-moi, mais avoue que tu aimes bien mettre de l’eau à mon moulin. Tu auras beau me dire que ça flatterait ton chauffeur, tu ne me feras pas monter dans une voiture avec chauffeur. Il doit y avoir des bus.
-       Il y a en effet des bus. Il doit y monter un Blanc une fois par an, et encore.
-       C’est parfait. C’est ce qu’il me faut, ne pas voir de faces de navets !
Elle était excédée par ces comportements néo-colonialistes. Deux épouses d’expatriés l’avaient contactée depuis son arrivée, déjà deux semaines. Elles voulaient la convier à une tea party ou à faire du shopping. Tout ce qu’elle exécrait.
-       Un Gin tonic mademoiselle ?
Pascal se trouvait à vingt centimètres d’elle, elle ne l’avait même pas entendu approcher. Elle se tourna vers lui et se redressa. Pour la première fois en vérité, elle pouvait observer son visage. Son regard se noya dans le sien, des pupilles foncées et fixes. Elle se sentit tout à coup comme vidé, sans forces, et son cœur se serra. Elle voulut fuir, disparaître. Il lui sembla un instant qu’il lisait en elle. Cela ne dura que quelques secondes.
Son père avait observé la scène.
-       Lucie ? Pascal te demande si tu veux un Gin tonic.
-       Non. Non merci, je, je ne me sens pas très bien, excusez-moi, je vais monter m’allonger avant le dîner, ce doit être l’excès de soleil.
-       Très bien, j’enverrai Pascal te chercher pour le dîner.
Elle s’était déjà extraite de son transat, manquant à moitié de tomber, et se dirigea en courant vers l’intérieur de la villa.
Elle se retrouva assise au bord de son lit, le front en sueur, tout tournait autour d’elle. Machinalement, elle porta sa main droite à son bas-ventre. Elle la glissa entre ses jambes et sentit à travers le tissu de sa robe, la moiteur de son sexe. C’était désormais toutes les larmes retenues qui roulaient sur son visage, une vague de souffrances inexprimées et inavouables. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas versé une larme depuis qu’elle avait su. Pas le temps, pas la force de se laisser aller. Et là, tout à coup, le regard de cet homme avait suffi à faire jaillir toutes ces émotions étouffées par ce coussin d’orgueil qui la suivait partout et depuis toujours.
Vers vingt heures, Pascal monta les marches du grand escalier, en silence, comme à son habitude. Son cœur battait à tout rompre. Il ne voulait pas la réveiller. Il savait qu’elle dormirait. Pourtant le dîner était prêt. Fati, sa première femme, la cuisinière, ne supportait pas que le repas attende. Il savait que ce soir à la maison, il aurait ses trois femmes sur le dos, entonnant un concert de reproches si du retard avait été pris pour le dîner. Servir pour Monsieur Coulot était un honneur et il ne fallait pas le décevoir. Fati avait l’entière liberté des menus. Elle dirigeait les cuisines comme un chef étoilé, elle qui ignorait encore le confort moderne un an plus tôt.
Il frappa discrètement à la porte de la chambre de Lucie, mais ne perçut aucun mouvement. Il fit alors une chose qu’il n’avait jamais imaginer oser faire un jour. Il entra sans y avoir été invité. Il la vit. Couchée sur le ventre, les cheveux collés au visage par la sueur, sa robe relevée dans son sommeil laissait voir ses jambes et la courbe de ses fesses. Pascal était tétanisé. Qui avait prétendu que les plus beaux corps de femmes étaient ceux de ses compatriotes ? Il n’avait jamais encore vu de corps de femme blanche. Poussé par il ne sait quelle audace, il se décida à approcher du lit et à s’asseoir au bord. Lucie tourna la tête de son côté, mais elle était encore somnolente. Il étendit son bras et, délicatement, retira de son visage, du bout des doigts, les mèches mouillées. Elle ouvrit les yeux à ce moment-là. Contre toute attente, elle ne s’en formalisa pas. Et plus surprenant encore, lui, ne bougea pas d’un fil. Ils restèrent quelques secondes à s’observer. Alors, Lucie se redressa, approcha son visage de celui de Pascal jusqu’à ce que leurs lèvres se touchassent. Elle sentit des larmes sur son visage, mais ne savait plus s’il s’agissait des siennes ou de celles de Pascal. Il pleurait en effet. Cette femme avait touché son cœur comme nulle autre auparavant.
Il se leva, recula, et ayant retrouvé toute sa contenance reprit son rang.
-       Le dîner est servi Mademoiselle.
-       Merci.
 Elle était ailleurs. Son cœur partit en tachycardie, un mal hérité de sa mère et qui l’avait tuée.
Il sortit de la chambre sans autres mots.
Elle se dirigea vers la salle de bain et se doucha. Elle était apaisée, heureuse comme elle ne l’avait jamais été.
Pendant toute la durée du dîner, leurs regards se croisèrent. Il leur semblait qu’ils n’avaient plus aucun secret l’un pour l’autre. Chaque grain du sablier les rapprochait un peu plus.
Le lendemain, en fin de matinée, Lucie, fidèle à ses principes, prit le bus pour le centre ville d’Abidjan. Cependant, elle ne se rendait pas au Plateau. En effet, elle avait sélectionné un arrêt pour le quartier populaire de Koumassi. C’est là que vivaient Pascal, ses femmes et ses enfants. Elle savait que c’était le jour de repos de Pascal. Il lui avait dit qu’il l’attendrait à la descente du bus.
Lucie gardait en tête les remarques de son père sur la présence de Blancs dans les transports en commun. Force fut de constater que, dés qu’elle gravit les premières marches du bus, les locaux échangèrent des regards surpris. Pourtant, à aucun moment, elle ne sentit la traduction d’une désapprobation ; au contraire, ce furent des sourires discrets et bienveillants qui se propagèrent au fil des pas qu’elle posait dans ce véhicule improbable, ces bus que l’Afrique récupère, importés d’Europe, presque des épaves, que des hommes remettaient en état de marche avec une ingéniosité que les Blancs continuaient d’ignorer, enfermés dans leur geôle  de clichés.
Elle aperçut la silhouette de Pascal dans la poussière que soulevait le bus, seul signal de l’arrivée à sa destination. Elle descendit et le rejoignit. Ils marchèrent dans Koumassi sans éveiller la curiosité, tout au plus, quelques sourires. Il venait de temps en temps des touristes dans ce quartier pour visiter le marché typique. En revanche, quand ils approchèrent de chez Pascal, un groupe d’enfants accourut et les encercla en criant « Toubabou ! Toubabou ! ». Ils se mirent à vouloir toucher ses cheveux et sa peau. Elle s’accroupit. Elle les laissa faire. Mais, quand elle voulut prendre l’un d’entre eux dans ses bras, ils fuirent en hurlant. Elle eut la sensation d’être une extra-terrestre. Quel curieux sentiment de voir les rôles s’inverser ! Pascal ne la quittait pas des yeux, un large sourire illuminant son visage. Ils s’engagèrent alors dans une ruelle qui déboucha sur l’entrée d’une cour ; disposées en étoile, trois cahuttes en planche de bois au toit de tôle ondulée et aux murs de parpaing, dans un angle, une pompe à eau, à l’angle opposé, des latrines. Les trois épouses de Pascal, sans doute, s’affairaient entourées d’une dizaine d’enfants. Pascal s’adressa à elles en Dioula. Il leur présenta Lucie, elles se mirent à rire. L’une d’elle, apparemment la plus âgée, se redressa et s’avança vers Lucie. Elle la prit par la main afin de lui faire visiter sa maison : une seule pièce, au sol, de la terre battue, quatre nattes empilées qui attendaient la nuit pour s’étaler, et un énorme poste Hi-fi. Pascal parût tout à coup gêné par la simplicité de son habitat. Tous deux ne pouvaient faire abstraction du fossé qui les séparait.
     - Voici, Lucie, ce qu’est une cour africaine, notre habitat traditionnel.
Une femme lavait un petit enfant dans une bassine en zinc, une autre donnait le sein tandis que les autres enfants sautillaient et riaient en attendant leur tour.
Lucie passa l’après-midi chez lui. Elle lui raconta sa vie, tout, sans omettre la raison qui l’avait conduite ici, à Abidjan, chez son père. Il n’y avait qu’elle qui parlait, sans s’interrompre, prenant à peine le temps de soupirer, parfois. Il la laissa dévoiler son journal intime, recevant ses années de vie comme un cadeau. Quand enfin elle s’arrêta, il prit ses mains dans les siennes, sans aucune gêne pour ses épouses. Alors, il entama le récit d’une vieille légende : son oncle paternel, sorcier et griot en son village natal, Koudougou, au Burkina Faso, seul survivant d’une fratrie de 8 frères et sœurs, lui avait prédit qu’un jour viendrait où une Blanche serait mise sur sa route. Pascal avait treize ans à l’époque. C’était un âge auquel traditionnellement on enseignait aux jeunes garçons et aux jeunes filles les premiers rudiments de sorcellerie ancestrale, pour ceux et celles qui étaient destinés à la perpétuer. « Cette femme, lui avait dit son oncle, a une âme à tisser. Vous vous aimerez dés le premier jour, tu lui feras un enfant qu’elle devra ramener chez les peaux allumées et il peuplera leur continent. Peu à peu, la lumière disparaîtra de leur peau. C’est ainsi et seulement ainsi que nous pourrons avec son sang et son amour sauver notre continent, la Mère de l’Humanité, l’Afrique. Personne ne pourra plus arrêter le tissage des corps, des langues et des cultures. Le Grand Sorcier tisserand veille à l’équilibre du tissu des peuples de notre vaisseau, la Terre. C’est lui qui fait se superposer les fils de nos vies. »
Pascal avait su que Lucie était cette femme dés leur premier échange de regards ; il l’avait senti dans son corps, son sang, son âme. Et dés ce moment, une grande tristesse l’avait submergé aussi, car il savait qu’il devrait accepter de la perdre dés la première et unique nuit qu’ils passeraient ensemble.
Mais avant cela, il devait la mener chez une sorcière de Koumassi. Contrairement à ses habitudes, le cerveau de Lucie ne mit en place aucun réflexe cartésien ; elle n’opposa aucune résistance rationnelle. Elle n’avait pas peur. Alors, elle se laissa guider. La journée s’achevait, elle aurait été censée rentrer chez son père. Mais, elle était hors du Temps. Ils parvinrent chez la sorcière au coucher du soleil. Celle-ci portait un masque Dan Nguere, de la société secrète Poro. Ce masque était destiné à protéger les nouveau-nés, expliqua Pascal à Lucie, qui buvait ses paroles. La sorcière prit Lucie par la main et l’emmena au fond d’une pièce sombre, uniquement éclairée par de petites bougies posées à même le sol. Elle la fit s’allonger sur une natte, puis entama une chorégraphie avec des gestes ralentis, qui rappelèrent à Lucie le ballet du vol des grues cendrées à l’automne quand elle observait le départ de leur migration vers le Sud.
La sorcière lui écarta les jambes et entama un massage du bas-ventre, tout en lui parlant en Mooré, la langue de son pays natal, le Burkina. Cela ressemblait à des incantations. Pascal avait endossé le rôle d’interprète.
-       Les médecins blancs dans la grande ville à la tour de fer, ils se trompent. Tu peux avoir des enfants ! Aujourd’hui, c’est ton jour de fécondation.
Elle lui fit avaler un breuvage vert foncé, à base de feuilles et d’écorces de Baobab recueillis au Mali, sur la voie du Pays Dogon. Pascal s’assit à ses côtés, fit un nœud d’amour de leur main de cœur, formant un arc au-dessus du ventre de Lucie, tout en lui essuyant tendrement de la main droite son front qui perlait. La sorcière se pencha un peu plus ; à genoux, calée entre les jambes de Lucie, et d’un geste étonnement rapide, elle la pénétra de sa main droite. Ainsi, magie blanche et magie noire oeuvraient pour une même cause. Un cri étouffé jaillit de la bouche de Lucie sur laquelle Pascal vint poser un baiser.
-       Je t’ai remis la matrice en place. Allez ! Maintenant faites-nous un bel enfant du sang mélangé !
Ils rentrèrent chez son père sur la mobylette de Pascal, la maison était endormie. Ils montèrent les marches à pas feutrés. Il n’avait jamais fait aussi chaud depuis son arrivée en Côte d’Ivoire. Lucie à genoux sur le lit, Pascal en face d’elle dans la même posture, trouva des gestes dont elle ne se serait jamais crue capable à l’égard d’un homme. Elle parcourut le corps de Pascal de sa langue, telle une lionne. Ils riaient comme deux enfants. Seule la climatisation brinquebalante faisant un bruit de groupe électrogène, diffusait un air frais et couvrait leurs rires et leurs râles. Ils se serrèrent très fort avant de basculer en arrière. Il la pénétra avec une infinie douceur. Lucie planait, elle n’avait plus conscience de rien, plus de notion de temps, ni d’espace. Elle sentit le sexe de Pascal planté comme un arbre dans sa matrice. Ils passèrent toute la nuit ainsi. Il ne se retira qu’à l’aube, l’embrassa sur le front tendrement. Il se redressa, se rhabilla et une fois à la porte, prononça ces dernières paroles :
-       Tu vas me quitter, bel oiseau venu du Nord et emporter avec toi notre enfant. Tu dois repartir vite. Non, ne m’interromps pas. Ecoute-moi. Notre enfant portera le souvenir de mon regard et de mon sourire sur toi. Le sorcier m’a dit que je te retrouverai dans le monde des esprits. Le Ba, notre âme africaine, unira à jamais nos cœurs.
Lucie planta une dernière fois ses prunelles bleu dans celles, noires, de son homme, sans plus éprouver de tristesse. Elle était délivrée de la pâleur spectrale de ses ancêtres.
Une semaine plus tard, le temps d’acheter un billet-retour pour la France, elle quitta Abidjan. Pascal s’était effacé. Il avait obtenu des jours de congés. Son père, comme toujours, ne posa aucune question à sa fille chérie. Il la connaissait si bien…mieux qu’elle ne le croyait.
Lucie ne revit jamais Eric. De même, elle ne revit jamais Pascal. Elle eut néanmoins des nouvelles par son père. Celui-ci mourut neuf mois après le retour de Lucie en France, le jour où elle mit au monde l’enfant du tissage, une fille. Quand ils naissent tous les bébés de la Terre ont une peau rosée. Ce n’est que quelques jours plus tard, que leur carnation se modifie. La peau de Tituba était du plus beau nuancier de la palette chromatique dont le Ciel disposait. De Pascal, elle avait son regard aux prunelles sombres, et elle aurait son sourire. La légende avait dit encore ceci : Le Grand sorcier nouait le destin des Humains. Muni de son écheveau, il décidait de la couleur qu’auraient tous les enfants de la Planète bleue. Pour ce faire, il devait surveiller sans cesse, le va-et-vient des navettes de son Métier divin. Nous ne devions jamais oublier que seul, Lui, avait le pouvoir de modifier la grande couverture terrestre. Ses motivations devraient à jamais nous échapper et resteraient un grand mystère. Nos continents un jour séparés se rapprocheraient à nouveau quand les hommes et les femmes uniraient leurs mains comme un seul arbre, l’indestructible Baobab.
C’est ce conte que lirait inlassablement Lucie à sa fille, et après elle, Tituba à ses filles et ses fils, jusqu’à ce qu’il devienne Réalité.


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